Vidéo : Culture du livre, culture des écrans, l'indispensable complémentarité

icu.next-video

Contenu proposé par

Réseau Canopé
Connectez-vous
Lumni propose sur connexion des contenus éducatifs aux animateurs, éducateurs, médiateurs des associations nationales agréées Jeunesse Education Populaire et/ou agréées en tant que complémentaires de l’enseignement public, ainsi qu’à leurs structures affiliées.
Internet19:11

Culture du livre, culture des écrans, l'indispensable complémentarité

Conférence Canopé Lyon

Conférence de Serge Tisseron, Docteur en psychologie, psychiatre, psychanalyste. Les sujets évoqués sont basés sur la culture du livre et des écrans, avec une évolution psychique des enfants qui découvrent la multi-identité avec une révolution des liens et de la sociabilité.

Le livre et le numérique

Dès que l’on aborde la question des écrans, on est à cheval sur de nombreux domaines, comme le loisir, la famille, l’éducatif. Si l’être humain a inventé le numérique, c’est parce que la traditionnelle culture du livre ne lui apportait pas tout ce qu’il attendait.

Le livre et le numérique chacun à leur façon correspondent à de grandes exigences de l’être humain. Le livre est un support formidable qui fait fonctionner l’intelligence verbale à travers le texte écrit ou le texte lu. On l’appelle également l’intelligence narrative parce qu’elle est toujours organisée selon une narration.

L’être humain a fini par inventer les technologies numériques afin de prendre en relais une autre forme d’intelligence dont nous disposons qui est l’intelligence fluide, visuelle, visuo-spatiale. Mais il n’est pas question que les écrans prennent la place des outils qui stimulent la narrativité.

Il y a quatre révolutions, la Révolution dans la relation au savoir, dans la relation aux apprentissages, dans le fonctionnement psychique, et dans l’organisation des liens et de la sociabilité.

La culture du livre et des écrans

Il y a la culture de l’un du côté du livre, mais dès que l’on introduit la question des écrans, on est dans le multiple, puisque beaucoup de gens ont affaire à plusieurs écrans en même temps, à commencer par les adolescents, ou bien plusieurs communications en parallèle. 

Cela a une conséquence, c’est que cette culture du un, du livre, ça va être une culture de celui qui sait, le un, à eux qui ne savent pas. Au contraire, du côté de la culture des écrans, c’est la culture horizontale, la culture Wikipédia, c’est-à-dire le fait que chacun peut contribuer.

Il y a des conséquences sur le plan idéologique : dans la culture du un, la tâche qui est accomplie doit l’être parfaitement parce que dans la culture du livre, quand vous avez rendu votre texte à l’imprimeur, vous ne pouvez plus le corriger, c’est définitif. Dans la culture des écrans, rien n’est jamais définitif et tout peut être modifié comme l’exemple Wikipédia, donc les tâches sont toujours provisoires. Du coup, un nouveau modèle s’impose, c’est celui de la tâche inachevée qui devient un modèle tout-à-fait acceptable dans la culture du numérique.

La mémoire de travail est la capacité d’utiliser toutes les choses que l’on a à un moment donné sous les yeux pour les organiser d’une manière à en faire une synthèse personnelle. L’intelligence narrative peut fonctionner si vous lisez le mode d’emploi, mais si vous n’en avez pas, vous allez construire quelque chose en partant de rien et vous aurez fait fonctionner votre mémoire de travail.

Depuis que le numérique a été inventé, on dit que la culture du livre est du côté des apprentissages par assimilation, mais favorise peu les apprentissages par accommodation, ce que fait la culture du numérique.

Une révolution dans le fonctionnement psychique 

Aujourd’hui, les enfants qui grandissent avec le monde du  numérique sont multi-identitaires. Ce ne sont plus des individus mais des « dividus ». Le mot individu vient de « Indivis », qui veut dire qu’on a qu’une identité. Aujourd’hui, l’identité se définit à la place que nous donne le groupe dans lequel nous nous insérons à un moment donné, avec une apparence en fonction de ce que l’on recherche ou de ce qu’un employeur attend de vous par exemple. En adoptant une autre image vestimentaire, vous développez un autre aspect de votre personnalité.

Ce processus a été augmenté énormément par Internet, pace que dans la vie quotidienne, en général, nous avons notre famille, notre employeur, quelques amis que l’on voit de temps en temps, alors que ceux qui vont sur Internet ont une multitude de groupes de rattachement. Dans chacun de ces groupes, ils changent d’identité comme on change de vêtements en fonction de ce qu’ils pensent être les attentes de leurs groupes sur eux. Cela va favoriser le fait d’être multi-identitaire.

Dans la culture du livre, quand il y a un changement d’identité, il est irréversible, ce qui diffère par rapport au changement d’identité dans la culture du numérique.

Le modèle du livre a imprégné notre façon de penser qu’on n’imaginait pas avant l’invention du numérique.

Être multi-identitaire, ça veut dire qu’on a plusieurs identités, mais que l’on passe de l’une à l’autre et on peut toujours revenir à la précédente sans aucun problème.

Révolution des liens et de la sociabilité

Dans la culture du livre, c’est la culture de la famille, de la proximité suivi de la famille un peu plus élargie que l’on retrouve à certaines périodes pour des naissances, des baptêmes, des décès alors que dans la culture numérique, les ados découvrent très vite que plutôt que de s’ennuyer à rester assis à côté d’un camarade avec lequel on n’a pas grand-chose à échanger, il vaut mieux aller sur Internet et en trouver un qui habite à 300 km mais avec lequel on a du plaisir à échanger. On est dans une culture de s’amuser à distance. Ce qui est privilégié n’est plus la proximité physique mais la qualité des échanges qu’on a avec quelqu’un.  

Avantages et inconvénient des deux cultures

La culture du livre a l’avantage de s’approprier sa propre histoire en s’en faisant le narrateur. C’est de nous permettre de nous accaparer les récits des autres pour devenir les narrateurs de notre propre histoire. Les livres permettent de se donner du recul par rapport à notre expérience du monde et à les mettre en mots.

Du côté de la culture des écrans, dès qu’on ouvre un écran, on est confronté à l’imprévisible et il faut apprendre à le gérer. Sur Internet, vous trouvez toujours autre chose que ce que vous cherchez ! Votre démarche est enrichissante, mais pas linéaire, c’est-à-dire que ça participe beaucoup moins de la construction de votre identité. Les écrans ne devraient être confiés qu’à des enfants qui ont déjà construit les repères narratifs, avec leurs expériences de la vie.

Les dangers des deux cultures

La culture du livre a ses dangers : elle a produit des malheurs, toutes les grandes catastrophes du XXe siècle sont liées à la culture du livre. Elle produit l’ultra spécialisation : un seul geste parfait sans rien savoir faire d’autre, c’est une culture du chômage. Dès qu’il y a un progrès technologique, vous êtes au chômage pour le restant de vos jours. La personnalité qui paraissait être un modèle il y a 30 ans, est considérée aujourd’hui comme un repoussoir et inversement. Si vous voulez vous adapter à la vie, il ne faut pas avoir une idée trop précise de ce que vous voulez faire. C’est comme ça aujourd’hui que l’on trouve du travail. Avoir une idée exacte de ce que l’on va faire, c’était dans les années 1960.

La culture Internet c’est la culture du monde. Les enfants aujourd’hui se perçoivent comme citoyens du monde, plus comme citoyens d’un pays. Celle culture numérique a des dangers également que l’on connait bien : la pensée zapping, les troubles de l’attention et de la concentration. Le drame des personnalités qui ont grandi trop dans les écrans, c’est non seulement ne pas penser l’avenir, mais c’est aussi ne pas penser le passé.

Eduquer au numérique

Eduquer au numérique implique les parents, les enseignants, et les collectivités publiques. Pour les parents, c’est établir des contrats afin de réguler les heures d’écrans, c’est aussi encourager toutes les pratiques de création à l’intérieur du numérique. Il faut aussi exposer les modèles économiques et marketing d’Internet, parce que beaucoup de jeunes pensent malheureusement que sur Internet tout est gratuit, et informer sur le droit à l’intimité, le droit à l’image, les lois qui s’appliquent sur la toile. L’histoire des modèles économiques est importante, il faut que les enfants sachent comment fonctionnent Facebook, Google, Skype, etc, parce que sinon, on pourrait penser que ce sont des entreprises philanthropiques.

La grande erreur serait d’introduire les écrans comme substitut du papier. Rien ne vaut le papier et le crayon pour construire sa pensée. En revanche, sur Internet, on va regarder ce que les autres pensent. L’écran ne doit pas être introduit comme un espace où penser seul, mais comme un espace où penser avec les autres.

Producteur : Canopé Lyon

Année de copyright : 2013

Publié le 09/08/22

Modifié le 21/09/21

Ce contenu est proposé par